« 26 janvier 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 46-47], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6518, page consultée le 03 mai 2026.
Jersey, 26 janvier 1855, vendredi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour en ouvrant les yeux, qui se sont peu fermés dans la nuit quoique je me sois couchée à 11 h. J’espère que ma petite restitus matinale va me remettre sur pattes pour toute la journée et que je ferai honneur ce soir à votre présence, c’est-à-dire à mon bonheur qui en est le synonymea. Mais, pour n’avoir aucun regret mêlé à cette petite réjouissance hebdomadaire, j’ai fait force de plume et de copire et je suis parvenue à finir tout ce que j’avais dans mon carton. Maintenant, j’attends après vous sur le veloursb de l’espérance. Il y a dans ce moment sur l’élément un fameux effet de nuage et de cascade de soleil qui ressemble à la chute de Schaffhousec en rayon d’or pâle1. C’est presque aussid beau que vos torrents de poésie. C’est dommage que vous ne voyieze pas ce spectacle matinal du bon Dieu car il en vaut la peine. Après cela, ceux que vous voyez en rêves ne leur cèdent en rien. Aussi vous faites bien de dormir. Je vous baise sur vos yeux clos et je continue à regarder ce pauvre soleil qui s’en va en eau de boudin là-bas sur les rochers. Maintenant que le papier gris2 reprend le dessus et que le brouillard envahit l’horizon, je me permets de redescendre sur la terre et de vous demander de l’argent, de l’argent, de l’argent comme s’il en pleuvait et que vous fussiez la gouttière. Quelle quef soit mon indifférence en MATIÈRE D’OR, il m’est impossible cependant de vous laisser oublier que je suis sans le sou et que vous me devez des sommes, sans parler des quarante-huit sols d’ancien et le RESTE, hélas ! qui ne paraissent bien décidément tombés dans l’abîme sans fond de la banqueroute, des vieilles lunes et des vieux amours. Tout cela ne m’en rend que plus féroce et que plus exigeante pour la dette présente. Aussi aboulez vite toutes votre monnaie et les livres les plus sterlings, si vous ne voulez pas que je vous traite de turc à maure et dans la tradition shylockienneg3 comme une enragée que je suis.
Juju
1 Schaffhouse, ville sur la rive droite du Rhin. Dans Le Rhin (Lettre XXXVII), Victor Hugo remarque qu’il existe plusieurs orthographes de ce nom.
2 Papier gris, ou papier brouillard : papier peu consistant.
3 Juliette a joué dans le Shylock de Dulac, inspiré du Marchand de Venise de Shakespeare.
a « synonime ».
b « velour ».
c « Shaffouse ».
d « presqu’aussi ».
e « voyez ».
f « quelque ».
g « shyllockienne ».-
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
